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dimanche 21 juillet 2013

PÉPLUM DANS UN BOX



Un péplum dans un box


Pas de bol, la pluie fine de la nuit joue les prolongations et le froid qui mord s'invite au bal. Je cogne à la porte qui s’entrebâille, mais guère. Comme une pucelle.
« Le voisin. Je viens pour filmer l’Aïd. »
L'œil est méfiant. Un coup de menton sec m'invite. À part l'épicier, Omar Vaseline Helfa, sa femme, ses trois enfants et son cousin, je ne remet personne. Une vingtaine de quidams causant arabe me dévisagent. Ils parlaient haut. De moi. Inutile d'être Levi-Strauss pour comprendre. Pourquoi chuchoter avec « le Français ». Je serre malgré tout les mains qui daignent se tendre. J'économise ma pince, trois en tout.
Je ne connaissais pas l’entrée des artistes. Ce côté de la cour de l'épicerie. Une centaine de mètres carrés cimentés, un platane sans feuille, trois box à bagnoles sans porte, quelques palettes et des jouets d’enfants cramés par le soleil d'aout, trempés par les averses d'octobre. Madame Helfa vient me dire bonjour. Une brave grosse femme timide, la quarantaine passée et habillée traditionnellement. Des tatouages au henné remplace avantageusement des bijoux qu'elle n'a pas. Ceux de ses mains les rendent presque graciles. À voix basse, elle me promet du couscous au mouton. Demain. Et ce sera sa fille qui me l'apportera. Je m’incline, discret. La diplomatie est vitale un jour comme aujourd’hui. Tous ces musulmans frisent le sacrilège en m'introduisant. Pas la peine d'être médium, c'est jour de fête pour la paranoïa : elle dégouline des regards, les voix osent la vindicte. Les vieilles ne sont pas en reste. L’heure est au rejet entier, total, sans équivoque. Seuls, les petits, excités par la perspective du sacrifice, se foutent royalement de la présence d’un croisé dans l’enclave musulmane du Pileu. Non, eux, pour l’instant, ce qui les intéressent c'est de faire chier le mouton dans le coffre de la Twingo. Alors, comme dans toutes les familles du monde, les parents viennent filer des mini-torgnoles. Il pleut des baignes. Ça chouine et puis ça recommence à taquiner.
On me regarde déballer mon matériel démodé. Une caméra 16 mm montée sur un fort pied de bois. C'est du très beau matériel mais il ne sort pas de chez Darty. La défiance se tinte maintenant d’effarement. Un jeune trou duc, une sorte de rappeur endimanché de mes couilles, me demande si j'ai récupéré mon matos à Ouagadougou. Les reubeus se tordent le bide.
« No man, j'travaille pour Aljazeera Al Le Pileu. » Cette vanne déclenche également les rires. Comme l’applaudimètre joue en ma faveur, l’incident se clôt.
Je plonge dans l’obscurité d’un box vide et humide. C’est là, me dit Omar Vaseline, que le mouton serait dépecé. Comme il flotte, je filmerai à contre-jour, adossé au mur du fond. Helfa me montre le chevalet rudimentaire qui servira à suspendre le mouton mort, tête en bas. Un X appuyé sur le mur, formé de deux planches et deux clous.
Dehors, la bruine persévère dans son lent travail de sape. Il fait six degrés. On se frotte les mains et on tape des pieds. Ma caméra me file l'onglée. C'est un Aïd de chiotte. On dit aux enfants de se couvrir. On peste en arabe contre le ciel. Un feu de palettes cassées à la hâte brûle dans un ancien bidon d’huile d’olive. Les esprits s'échauffent si les les pieds restent gourds.
Les femmes disposent dans le box des seaux de couleurs distinctes au sol. Un Arabe Affûte un Opinel N° 12. Régulièrement, il le teste en rasant les poils de son bras. Ce test-là, je l'ai vu faire déjà. Je le connais même par cœur, depuis tout môme. Mon père faisait le même : tant que la lame glisse sur le poil, un couteau ne mérite pas qu'on appelle « affûté ».
Le roi du filet de sardines et du pack de Kro vient me prévenir. C’est l’instant. Celui du remerciement à Allah, celui du sacrifice. Ça y est donc, plus le moment de savoir ce que je fous là. Omar menace et supplie à la fois, « Tu rates pas, hein »?!. L'enjeu est crucial pour lui, son Aïd doit au moins concurrencer celui de ses frères, là-bas, au bled tunisien. Son honneur, il l'a confié à ma science. À ma science de blanc.
L’homme au couteau m'attend. Le petit peuple des croyants s’écartent pour que je filme.
Je tourne l’Aïd, au Pileu. À Palaiseau.
L’épicier fait trébucher le mouton vers l’avant. L’homme au couteau saisit une oreille et, inclinant sa tête au-dessus d’une cuvette vert printemps, lui tranche la gorge. Le mouton gueule un bon coup. Puis, rien. L’Opinel a parlé franchement. On se félicite mais aucun youyou.


Le boucher amène le mouton saigné. Avant de le suspendre au chevalet, il met en marche un compresseur. Ça pue le gasoil. Il introduit un tuyau dans le remerciement à Dieu qui se met à gongler comme une baudruche. La toison décollée des muscles, il peut à présent être entaillé, éviscérer.
Outre cet ovin dont on lie les pattes au chevalet, je vois dans mon œilleton les femmes accroupies qui attendent, chacune avec sa bassine colorée, que le sacrificateur ouvre l’animal. Leur œil est mauvais pour l’opérateur qui manie la caméra noire. Pourquoi filme-t-il, le Français? D'un coup sûr, le boucher éventre son remerciement. Un peu de sang se mélange aux eaux usées et à l’huile de moteur qui stagnent là.
Dans ce box, j'en aurai la confirmation chez Neyrac- Film plus tard, se produit une merveille inespérée : les boyaux tièdes, dans l’air froid de ce matin d’Aïd el Kébir, fument abondamment. Les volutes aussi inattendues que vives dans ce contre-jour d’octobre s’enroulèrent autour du boucher affairé. Une pure bénédiction de cinéaste. Cet extérieur-jour, pourtant avare, m'offre une qualité de lumière irréelle qu’aucun studio n’aurait pu me fournir. La nature même me porte ! Ce même froid, qui ne faisait qu'engourdir les mains l’instant d’avant, fait naître maintenant ces vapeurs inédites. Mêlant, jusqu’à un point rare, le trivial et le sacré, chaque mouvement atteint au sublime. Des plus innocents aux plus impitoyables, tous acquièrent de la majesté.
Les femmes se sont mises à laver les organes comme prévu, et personne ne prête plus attention à moi. Je m'autorise à faire des gros plans sur ces gens d’un autre monde, d’une autre époque. Qu’importe les cuvettes bariolées achetées chez Leclerc. Tant mieux, même. Le seau en plastoc remplace la cruche de terre cuite. Au-delà de la banalité, tous les gestes rejoignent une histoire extraordinaire, ample et dont tous ces hommes et ces femmes sont les héritiers à leur insu. Tous, dans l’accomplissement de ces gestes ancestraux, participent d’une antiquité plus éternelle que révolue. Et le plus fort est que ce ballet se crée sur le ciment d’une cour, s’exécute derrière un portillon apparemment sans histoire, ici, au Pileu, pour le plus improbable péplum.

Aujourd'hui, on tapote à la verrière de ma cabane. C'est mon couscous mouton. Servi dans une assiette Arcopal protégée par papier aluminium. Leur fille de douze ans, jolie, sera sexy dans quelques mois.


JF Dalle



jeudi 18 juillet 2013

EN ATTENDANT GOLDORAK



En attendant Goldorak, je décapsule une bière.
J’ai dix ans et j’en ai quarante. Je suis morte et je suis vivante.
À la télé, les publicités. De vieilles publicités. Je voyage dans le temps. L’alcool n’y est pour rien, au contraire. Elle m’aide plutôt à ne pas oublier l’ici, le maintenant, la migraine qui enfle et cette foutue nausée.
Dehors, les mômes crient. Ceux de mon âge. Ceux avec lesquels je ne joue pas, sauf parfois dans les caves de l’HLM, à graffiter des messages à la con sur les murs en béton. J’ai dix ans, bordel, je n’en sortirai jamais. J’ai peur. À cet âge-là, on a souvent peur sans trop savoir de quoi. Ensuite, il y a un moment où les choses basculent. On passe une frontière, on change de monde, on devient grand. Je n’ai jamais franchi la douane. Trop de bagages sans doute.
Le générique de Goldorak me pétille dans la gorge, saveur houblon, amer. Pas tout à fait le goût de la nostalgie.
Dehors les oiseaux gueulent. Je déteste la campagne. Pourtant, il paraît que c’est bien, que c’est apaisant. Mais c’est tellement de temps et d’espace et de silence à remplir. Avec quoi ?
Je suis ici et là-bas. Dans un aujourd’hui à la beauté frigide des clichés « House and Garden ». Dans un autrefois cabossé que je trimbale comme des gamelles accrochées au cul d’une bagnole. Je ferme les yeux. Je les ouvre. Me lève. Titube. Cherche les horaires de train et la télé serine, Goldorak, go ! Alors j’y vais.
Je m’en vais.
Il est peut-être temps de vivre, va savoir. Actarus m’attend quelque part. Dernière gorgée de bière, ambrée. Pas tout à fait la couleur de l’euphorie.

Marlene Tissot


mercredi 10 juillet 2013

Lignes de fuite, Stadtluft macht frei


Les bières ne moussent plus, les serveurs maugréent. Sous les bannes des bars, la nuit s'est réfugiée, rongée par le jour qui se déverse à grands flots acides. Les derniers fêtards se lèvent en titubant, avançant dans le vertige d'un ciel comme une claque : noir turquoise. Le temps recommence, bientôt, le corps ira s'encorseter, se répartir (la tâche), s'organiser. Jetez-le quelques heures sur un lit, amas mou, masse informe ; nettoyez-le – douche froide, durcissement des membres ; signez-le enfin – fards, costard, rasoir - qu'il reparte à la production.
Mais pour l'heure, le ciel est encore profond et les éboueurs s'étirent avant d'enfiler leurs uniformes. Les pavés brillent de tous les liquides échappés de la nuit : pisse, crachats, vomissures, saignées, alcools, sécrétions sans fin, suppurations de la vie.
Quand la ville bascule dans la nuit (...), [tout] est à reprendre, à redistribuer : le nocturne s'en mêle, eh bien oui, il faut inventer. Et plus difficile encore, inventer ce qui est. La nuit se peuple alors de loups-garous, animaux jaillissant des terriers creusés sous le béton et les parallélépipèdes : souris chauves, chats chassant, peurs patentes, désirs étalés et détalés.
Dans la chaleur de ses antres, utérus spongieux où branler ses certitudes et toutes les vérités – et qu'elles crachent leur venin, qu'elles brûlent en enfer ! - le monde est fait et défait, la parole inventée, frottée amoureusement contre les peaux des autres ou, au contraire, plantée dans leurs chairs. D'incessants flux de possibles tissent l'obscurité de chansons, dressent des barricades ou entraînent les corps qui se cherchent - chaleur des épaules, des bras, des cuisses - dans un tourbillon : bouillon de culture, mélangeur d'essences et de sens. Les rythmes battent le trottoir et les bars, emportant dans leur transe les têtes coiffées de sauvages mêlées. Sur les lèvres, un goût de puissance. Dans les yeux, du feu.
Et peut-être bien aussi, que les danses urbaines des traîneurs de savates nocturnes gardent une partie non négligeable de cette vérité oubliée : l'illusion.
Petit à petit, l'aube au bleu profond, aux chants d'oiseaux mystérieux, l'aube s'évanouit et affadit la nuit. Le jour arrive, qui aplatit la ville picorée de pigeons. Il est l'heure d'aller chercher ailleurs les tripes et les boyaux, les égouts par lesquels s'enfuir, une fois de plus. Traîner un corps, un regard lourds et neufs. Tracer des chemins sous la pluie battante, hors des boulevards battus.
Souvent, au petit matin, le sol est jonché de mille flaques d'eau, comme si le miroir tendu au ciel venait de se briser en mille morceaux. Mille cailloux qui mènent au fleuve, à ses eaux et à leur charroi de péniches et d'hommes. Ses eaux dignes, drapées dans leurs quais de pierre bleue ou sable ; le fleuve qui se la coule douce et que les édiles croient dompté, sa gueule d'écume mâchouillant, docile, le mors des écluses ; bitumés, ses bras ; allongé sous les cerceaux des ponts tel Gulliver, dans une camisole de digues. Le fleuve négligé, méprisé, insulté, dans lequel leurs usines crachent à gros bouillons bilieux.
Pourtant, lui aussi offre, à qui l'aime-le-suive, des odeurs de boucane et d'algues féroces, des ciels changeants chatoyant de soleils, des envols de mouette, et de blanches marquises d'où barrer les horizons. En amont, ses berges se couvrent de fleurs et de tilleuls ; en aval, de ciment et de bittes.
Et puis, les usines, châteaux de rouille et de fumées, de flammes et de sueur et de pleurs et de luttes et de putes le long de ses ruelles assombries de crasse. Caprices de Barbes-Bleues chaussés de bottes de sept lieues et partis voir ailleurs si nous n'y sommes pas.
Un jour, il faudra les reprendre aux maîtres qui leur tournèrent le dos et leur chièrent dessus. Sinon, le fleuve s'en chargera, comme des terrils se chargèrent les rhizomes plantés par les anciens esclaves des mines, Flamands venus du Nord, du Sud les Italiens, Marocains ou Asturiens, coke en stock. Advenus Wallons, encaissés dans ces vallées à présent ébouriffées de collines dont la terre - déchets noirs, poussière de charbon - couve, encore et toujours, des feux follets.
Il est arrivé que parfois ces cratères se réveillent, grondent ; les rues se dépavaient, les vitres sans tain volaient en éclats et, des casernes, sortaient les autopompes, les bottes et les sirènes. Souvenirs, memories enfouis dans les cimetières qui surplombent la ville, avec les armes des résistants de la IIe guerre. Plus personne ne sait où sont enterrés les fusils et les grenades. Rouillés, eux aussi, comme les cervelles. Comme les usines. Comme l'espoir. Réseaux taris quand mourut le dernier d'entre eux, trouduc', pas foutu de transmettre.
Alors, lorsque la nuit s'empare de la ville, sous le béton et les parallélépipèdes, des animaux creusent des terriers, des milliers de tunnels pour miner le terrain d'idées larvées et de folles paroles car créer, c'est résister.

Nadine Janssens
Auteur d'Histoires Marmonnées paru en 2013 aux éditions Lunatique