vendredi 28 juin 2013

Revue Métèque, le kaléidoscope, ATTENTION DEADLINE !



Depuis que Revue Métèque est née, il vous a successivement été donné sa tonalité – contenue dans la définition de ce qu’évoque pour nous le mot métèque –, puis, par le thème du numéro zéro, une couleur dominante, la ville.
Voici, enfin, la deadline pour tous ceux qui, se sentant métèques à leur façon, voudraient partager « leur ville »,  qu’elle soit réelle ou fantasmée : fin août, dernier carat, pour obtenir sa gold card.
Deux mois pendant lesquels vous pouvez remettre aux autorités compétentes – les Éditions Lunatiquele fruit de vos entrailles. Pour l’instant, utilisez le même procédé, à savoir continuez de poster sur le profil Facebook. Certains posts sont ensuite blogués.
Nous attendons votre portrait enamouré de votre rue, votre cahier de doléances chaotiques, vos croquis scabreux de vos inévitables voisins, vos farnientes sur quelques marches d’escalier, vos coup de speed, vos baisers volés à l’agitation. Nous voulons tout savoir de votre biotope urbain, des animaux qui s’y pavanent jusqu’à ceux qui lèchent, sans bruit, le mur de vos façades. Flashez tout et tous. Braquez vos torches sur les éblouis et les éblouissants. Renseignez-nous sur vos engagements aussi bien que vos coups de mou, parlez-nous de vos frigos vides ou des marchés colorés, ceux qu’on fait bras d’ssus, bras d’ssous. Parlez-nous des filles qui vous ont tenu par la taille et qui s’en sont allées quand même... Racontez-nous comment vous l’avez laissé entrer dans votre lit quand vous vous sentiez vraiment trop seule. Parlez-nous des fastes et des lèpres, parlez-nous, putain, de la ville qui vous fait si difficilement et vous défait avec autant d’aise. Montre-la-nous enfin, votre ville à vous ! Avec ses conflits ouverts ou ses tueries invisibles. Dissertez sur la forme d’une gouttière, épiloguez sur un pigeon qui n’a pas l’air dans son assiette ce matin. Peignez-nous l’affairement du métro et l’affaissement du métro. Captez ces yeux qui luisent, des regards qui disent stop ! Croquez ces cernes, ces muscles fiérots. Envoyez la crinoline et les gaz lacrymogènes ! Envoyez la sauce ! Le jus de la ville ! Google streeter, zoom zoom brotha ! 
Prends de la hauteur, Google maper ! Zoom zoom sista !

JF DALLE




jeudi 27 juin 2013

ÉCHOS ET MIRAGES



Je suis revenue rue d’Odessa. Me suis assise sur la troisième marche de l’entrée du cinéma. Mon roman est imprimé depuis six mois. Je n’ai plus rien à vérifier, plus rien à justifier. Toutefois je m’inquiète. C’est dans cette rue que je l’ai laissé, Serge, le seul jeune homme du livre, dans un hôtel  – sans ascenseur, où j’avais passé plusieurs nuits bien des années plus tôt. À son arrivée à Paris, il n’était alors qu’une vague silhouette, en dépit d’une enfance lourde… que je connaissais bien, pour en avoir fouillé les recoins. Puisque j’avais décidé de raconter l’histoire, je devais rester respectueuse des enchaînements jusqu’au point de non-retour ; respectueuse de l’insondable souffrance de Serge.
J’en étais sûre, insidieusement, cet hôtel lui procurerait un apaisement. Il serait près de sa fac et serait ainsi plongé dans un nouveau monde. Il a travaillé, s’est occupé des clients de l’hôtel, il a étudié comme un fou.

Bien entendu, j’ai eu la tentation de lui proposer une clé au Savoy Hôtel dans le XIXᵉ arrondissement où j’avais vécu de 1960 à 1967 ; il aurait alors fallu que je raconte les arrestations d’Algériens dans la rue de Meaux, le souffle d’un homme oppressé contre la porte tandis qu’une rafale de mitraillette secoue la rue et qu’un policier crie Sortez de là... Peut-être Serge serait-il allé jusqu’au Quai de La Loire, il n’y aurait pas vu cette vieille image du Bassin de la Villette, les reflets des Grands Moulins de Pantin. Il se serait juste attardé sur les rouages du pont-levis tournant peint en vert  – d’un vert que je n’ai pas su bien définir, sinon par cette nuance d’arsenic. Mais personne n’aurait été là pour lui raconter la nuit du massacre du 17 octobre 1961. Je lui ai évité la longue et triste rue de Crimée, et cet invraisemblable immeuble du 125 ; qu’il ne vienne pas se plaindre. Il a juste souhaité travailler, étudier, et quand cela se pouvait oublier un engrenage mortifère. En un sens il a bien réussi, au moins les deux-tiers de son programme. Comme j’ai aimé ses premières émotions : Odessa ! Odessa ! Qu’est-ce que je connais de la révolution de 17 ? Des révoltes qui l’ont précédée ? Juste les images hachées d’un film vu en troisième dans ce noir ponctué de rigolades, je me suis cramponné, j’ai avancé dans cette fureur inconnue. J’ai vu surgir un front de mer, une ville pierreuse d’une noire et luisante âpreté dans l’imminence de l’accostage de la première ligne de cuirassés aussi triomphants que corrodés. Sur le pont la viande est noire et se meut par la grâce des asticots. Oui, Monsieur, vous êtes bien à Odessa. C’est écrit sur la plaque. Et la révolte gronde et la ville sera submergée. Submergée… Grève générale, massacre d’Odessa et mutinerie du cuirassé Potemkine. Le Potemkine cingle vers sa renommée, sa ferraille, son oubli. Trois phases, c’est bien assez pour des luttes finales, jamais finies. Et le landau dévale les marches, il prend de la vitesse, il a disparu…

Le gérant a insisté : Sergio m’a dit qu’il avait besoin de revoir ses tilleuls. Voilà, il est parti ; il a emporté ses affaires. Vous êtes peut-être sa mère ? Vous savez, c’est un ténébreux, il est susceptible. Je ne lui connais pas d’amis dans le quartier. Mais c’est le premier gardien de nuit qui a fidélisé autant de clients. Vous voyez on ne connaît pas les gens de prime abord. Je ne peux rien vous dire de plus ; il ne risque pas de revenir vivre dans ce quartier, les loyers sont chers vous ne trouverez rien à moins de 900 euros… Bon courage, Madame.
Il a raison : bon courage ! Je n’aurai pas le dernier mot  – ce qui suit me restera inaccessible. La voix de Serge est trop lointaine pour que je l’entende. En réalité je ne m’efface pas, je suis effacée… j’ai juste signé un livre inachevé.

Jamais je n’aurais imaginé trouver un tel repos, ici dans cet hôtel, dans cette rue… Il parait qu’une femme me cherche et qu’elle aurait quelque chose d’important à me dire. Mais personne n’a rien à me dire, je me débrouille tout seul. J’ai trouvé une chambre rue de Crimée ; c’est drôle ces échos de l’histoire.




lundi 24 juin 2013

L'ODEUR DE J. REYES


Des bureaux perchés au sommet d’un building léché par les nuages. Fenêtres immenses. Au soir, une vue terrifiante et magnifique. La ville en tapis de lumières, les phares des voitures comme des lucioles épileptiques. Et de l’autre côté du miroir, une enfilade de bureaux. Vides, comme toujours à cette heure.
Autrefois, Jim aurait eu honte. Il aurait prétendu crânement que récurer et vider les poubelles, c’était un job de gonzesse. Aujourd’hui, ce qui lui fait honte c’est d’avoir été un connard pareil. Il est le seul homme de l’équipe et ses collègues apprécient qu’il ne joue pas au chef, qu’il garde ses couilles sagement rangées et passe la serpillière, comme tout le monde.
Le soir, ils arrivent à vingt deux heures. Bien après que les bureaux se sont vidés. C’est la règle. Un moyen d’éviter que deux mondes se percutent. Comme si chaque univers devait ignorer la présence de l’autre. Pas de big bang. Juste quelques interférences, parfois. Des météorites. Une femme brune en étoile filante dans le bureau du fond.
Lorsque Jim pousse la porte, la femme le regarde, comme on regarde une souris déboulant dans l’allée d’un supermarché. Stupeur. Le temps s’interrompt quelques instant mais pas les bruits de la rue sous le plongeon des fenêtres.
La femme s’ébroue, esquisse un sourire et s’excuse, elle n’avait pas vu l’heure. Elle plie un dossier, se lève, ramasse son sac et son manteau. Elle s’excuse de nouveau en passant devant lui, en lisière de porte. Lui n’est pas foutu de prononcer le moindre mot. Dans le couloir, la moquette étouffe les bruits de talons. Elle n’est plus là. Jim l’a peut-être simplement rêvée, cette brune au pull grenat. Il se retourne et l’aperçoit, s’engouffrant dans l’ascenseur.
Il hausse les épaules et reprend sa tache. C’est étrange de nettoyer une pièce encore chargée de présence, comme si chaque chose était posée en équilibre. Comme si tout risquait de s’écrouler. Jim est un peu nerveux. Il vide la poubelle. Des papiers froissés, gobelets de café, agrafes. Un chewing-gum reste collé au fond. Il ne grimace pas, cette fois. Il ne prend pas de chiffon. Il décolle la gomme verte à main nue et la malaxe un moment. Odeur mentholée. Réprime l’envie d’y gouter. Quand il était môme, il ramassait les chewing-gums sur l’asphalte et se les fourrait dans la bouche. Jusqu'à ce que sa mère le choppe et lui passe un savon mémorable.
Il balance la boulette et se remet au travail. Aspirateur, coup de lavette sur les étagères et le bureau. Ne rien déplacer, c’est la consigne. Les employés doivent revenir le matin avec l’impression que personne n’est entré là en leur absence. Que les poubelles se vident par magie et que la poussière s’autodétruit miraculeusement à minuit. Il vérifie que tout est en ordre, balaye d’une caresse une peluche invisible sur le fauteuil. Puis, sans bien réfléchir à son geste, se penche et presse son visage contre le velours bleu du siège, flairant l’odeur fantôme du cul de la femme brune.
Jim se sent un peu drôle en quittant le bureau. Comme sur le point de tomber amoureux de l’héroïne d’un roman. Le genre d’histoire dans laquelle on peut plonger sans crainte de s’y noyer, puisqu’elle est impossible. Sur la porte, une petite plaque métallique indique J. Reyes. Il décide qu’elle s’appelle Juliet.

Marlene Tissot, auteur de Mailles à l'envers, paru aux éditions Lunatique en  2012


JE VOIS DES POINTS BLANCS AUTOUR DE MON CHAMP DE VISION



Je vois des points blancs aux bords de mon champ de vision. je regarde du cyclisme à la télévision. il est 16h24. J'ai fini de diner. je vois des points blancs. Ô christ sur la croix. j'aimerais bien parler d'ennui, de rage, mais ce n'est ni l'un ni l'autre. j'aimerais bien que l'on me dise vous avez de la tension artérielle. je voudrais qu'il me reste de la crème glacée dans le frigo. je vois des points blancs et ils emplissent mon champ de vision. j'ai peur de rester les bras ballants. j'attrape ce que je peux. je regarde ce que je peux. du cyclisme à la télévision. j'ai pas envie de poésie. je vois trop de points blancs. j'entends la sonnerie de mon téléphone. non. ce n'est pas ça. qu'est-ce que c'est ? je voudrais blesser un animal à cette heure-ci. je voudrais oublier une femme. quand je lui ai parlé pour la première fois j'ai senti toutes ces vibrations. dans un paysage enneigé elle causait une avalanche à la seconde. j'ai vu l'absolu. il est 16h41. je vais encore diner. je vois tous ces points blancs. je me demande ce qu'est le contrôle. si c'est ce que je vis. le cyclisme à la télé, l'oubli, les sons du bal sur la place de la cathédrale, les points bancs. le contrôle. je voudrais attraper encore quelque chose. si possible. une feuille de cet arbre dehors. le drap de mon lit. un livre. une nourriture. un point blanc. un poil de mon tapis. un revolver. sortir dans la rue et tirer à l'aveugle. attraper le col des morts. et gueuler. trancher le cou d'une policière comme ce collègue à moi l'an dernier. il n'a pas hésité d'après le rapport. elle était là, le foudroyait des yeux, le provoquait. il n'avait pas le choix. il avait pas le choix. il fallait qu'il fasse quelque chose parce qu'il avait trop souffert du manque. de se faire prendre pour une truffe. seigneur. c'est si compliqué de toujours garder le contrôle de sa tête. à un moment le meurtre devient un réflexe tellement on te demande. on te néglige. mon collègue a pas tenu le choc. c'est insensé quand on y pense. toutes ces relations. toutes ces demandes. toutes ces attractions. chacun retourne à sa vie le dimanche et il reste quelques connards à regarder les points blancs. ah voilà mon téléphone qui sonne. non. ce n'est pas ça. je vais diner. j'ai faim. il faut que j'attrape quelque chose. les points blancs doivent être alimentés. je vois des images qui se forment à l'angle de mon champ de vision maintenant. il faut que je mange. je ne veux pas me sentir faible au moment où les choses deviendront compliquées. seigneur. il faut que je me lève.

Nicolas Albert G.






dimanche 23 juin 2013

[ECRIRE JUSQU'A CREVER AUTANT DE TEXTES QU'ON PEUT / 38]



Il y a cette manière de travailler, d'aimer, de vivre, cette manière qui donne l'impression de dévorer le monde alors qu'il s'agit juste de fuite, qu'il est juste question d'éviter de penser comme d'autres évitent le dialogue, il y a cette manière de se jeter d'une chose à l'autre et qui pourrait passer pour la voracité d'un ogre alors qu'il s'agit de courir à travers une foret et d'éviter les branches, d'éviter de tomber, de sentir approcher le poursuivant et quand tu jettes un œil furtif par-dessus ton épaule le poursuivant c'est toi.
Il y a les digues qu'on construit. La pile de magazines aux chiottes, le lecteur mp3 pour le train et pour déambuler dans les rayons d'Intermarché, les livres à lire pendant les repas, France Culture pour dormir, les sites pornos pendant les pauses. Il y a toutes les stratégies possibles pour ne pas se retrouver en tête-à-tête avec soi-même. Il y a cette peur oppressante de la solitude, cette peur de savoir ce qui se trame au fond de soi. Il y a toutes ces années passées à vivre avec des gens qu'on aime pas parce qu'il est moins effrayant de vivre avec eux qu'on n'aime pas que de vivre avec soi qu'on ne veut pas connaître, soi, rien que soi, soi tout seul, mais de quoi as-tu peur, qu'y a-t-il de si terrible ? Pourquoi préfères-tu rester marié alors qu'il n'y a plus d'amour ? Qu'y-t-il de rassurant là-dedans ? Pourquoi est-ce que je trouve ma gueule bizarre quand je la croise dans la glace ou sur une vidéo, ma voix bizarre quand je l'entends ? Pourquoi seul trop longtemps me prend une sorte de dérèglement, une panique ? Pourquoi seul trop longtemps mes repères s'effritent ? Pourquoi cette peur de perdre la raison et devenir un animal ? Quelle protection m'offre la présence humaine ? Protection contre quoi ? Pourquoi ai-je cette peur que si je reste seul trop longtemps des barrages vont céder, des barrages qui me protègent de choses innommables ? Pourquoi est-ce que j'éprouve ça ? Suis-je le seul à l'éprouver ?

Christophe Siébert

LES SCHIELIENS DANS LEUR KOLÉ SERÉ



Egon Schiele lâche-t-il ton trait noueux, lui ? Ses corps se recouvrent-ils d'une chair onctueuse ? Ces charognes nues ne nappe-t-elles de crème botticellienne ? Le peintre reste efficace, admirable. Rien de néfaste n'ankylose son punch ou adoucit son angoisse et nos malaises. Il ne déçoit pas. Ses osseux à lui, il les fait s'étreindre sans répit. Egon renonce-t-il à certaine terreur, à certaine lumière ? En aucune manière. Malgré leur décomposition promise, ses viandes épuisées, pubis toujours saillants, vont au bout d'une jouissance qui suffoque et les suffoque. Enlacés, putrides, les schieliens s'offrent, éreintés, défaits, presque anéantis, oui mais toujours provocants. Leur kolé seré emporte tout. Les tons s'effacent à l'exception du cerne noir et du carmin des sexes avides. Rien ne les arrêtera, jamais. Egon, ce n'est pas du porno chic. Ou alors, du porno mais tellement chic.
Voilà une voie digne ! Enfin digne . Montrez m'en d'autres qui aient une telle vision ! Une telle constance et un tel acharnement pour maintenir un sentiment qui ait un sens !
De nos jours, « tout étant dans tout », du moins cette ineptie prétendument libertaire continue-t-elle à faire florès, les gens me mettent à « respecter » à tort et à travers. Total respect ! Voilà bien résumée, par cette tautologie, toute l'inanité de cette décennie. Total respect le Che ! T'as arrêté de fumer ? Total respect ! La Ronde de nuit ou un bretzel de douze kilos, Total respect ...
Ici, c'est différent, le respect s'applique. Même dans les toiles à peine esquissées, pas tapageuses, non, , fines au contraire, d'une délicatesse inouïe, elles vous marquent aux fers.

Egon, un styliste, un lourd et pourtant si léger mais qui vous cogne si durement.


vendredi 21 juin 2013

JE NE FAIS PAS CONFIANCE À MON CRÂNE


Extrait des Girafons

C'est ainsi que je la découvre. En faisant ma bête ronde. Arrivée dans la nuit sûrement, cette fille n’a pas pris la peine de quitter sa chambre ce matin. Elle ne s'est pas couchée non plus. Son lit est fait et les femmes de service commencent par l'autre étage. La nouvelle est assise, entre son lit et la baie vitrée, dans ce fauteuil que nous avons tous en commun. Du vintage en skaï ivoire. Désastreux pour le moral, mais on y est bien assis.
Par sa porte entrebâillée, je croise son regard pour la première fois. Par inadvertance. C'est un impact auquel je ne m’attendais pas. Une décharge si rare. On peut vivre une vie entière sans connaître ça. J'ai cru être soulevé.
Je suis commotionné. Ma pupille s'est dilatée. Je tangue un peu. En fait, je ne sais pas trop ce qui vient d'arriver. Je revenais du parc avec Julie, j'allais voir les girafons - oui, l'ordinaire -, puis il y eut elle. Cette collision avec son regard. Mon discernement est perturbé. Mon sentiment est que la nouvelle n'a pas cillé, en revanche. Elle m'a dévisagé férocement,  oui, mais comme une chose, pas plus. Rien de personnel. Comme n'importe qui ou même comme n'importe quoi. J'étais entré dans son champ. Elle m'a regardé. Point. Je suis entré dans son espace rétinien. Moi, par contre, j'ai dû marquer le coup. Sûrement. Ce n'est pas possible autrement. Je ne souviens de tout mais j'en voudrais plus. Surpris, j'ai l'impression d'avoir été floué. Comme si on m'avait convié à un peep show pour assister à la naissance du monde et que je n'avais eu du Big Bang qu'un centième de seconde pour jouir de la Création ! Mais c'est déjà trop tard. Sa porte, je l'ai dépassée. Trois mètres, puis cinq... J'aurais tant aimé qu'elle s'imprime dans mon esprit plus encore. Pouvoir la voir à satiété.
Je marchais, sa porte n'était qu'à demi ouverte. Pourtant, elle est là, tatouée dans mon crâne. Mais je ne fais pas confiance à mon crâne. Il doit y avoir des parties d'elle manquantes, des pièces absentes. De plus, la persistance rétinienne n'est toujours qu'un putain de compte à rebours angoissant. Il faut me souvenir de tout ! Ne rien laisser s'évanouir. Que tous les contours restent vifs. Je n'ai qu'eux ! J'ai déjà tourné, je suis dans l'autre couloir. Il n'est pas possible de faire marche arrière pour espérer reproduire ce qui vient de se passer. Même si j'arrivais à la voir, jamais un second saisissement vaudrait le premier. Ce fut un moment unique, fondateur. Je dois me contenter de ce Big Bang-là. 

Me contenter ?!! Mais c'est prodigieux ce qui vient d'arriver. Je pense aux six milliards et plus d'hommes et de femmes qui n'étaient pas là. Je me fais l'impression d'être le seul autorisé à manger un canard au sang à la Tour d'Argent pendant que vous tous bouffez des racines au Parc de Princes ! Je me trouve trivial à ce moment, mais c'est comme ça. C'est moi qui ai eu cette primeur, pas les autres. Veux pas l'savoir, allez pleurnicher ailleurs. Je marche bien lentement. Je rembobine la scène.
Ses yeux immenses sont sertis à chaud dans ses grandes orbites osseuses. Rehaussés d’un fard noir passé au bouchon brûlé, elle semble l'avoir appliqué pour entrer en guerre. Avivée par ce maquillage — qui doit tout au défi et rien à la coquetterie —, sa pupille darde. Cette peinture guerrière la fait ressembler à un poussin incandescent, télétransporté par chance des ténèbres jusqu’à moi.
Tout aussi radicalement qu’elle m’a toisé, elle m'a chassé de sa mémoire, simplement en regardant le parc. 

Tout cela n'a duré que le temps d'un flash. 

Le temps d'un entrebâillement de sa porte.

Alexander Coï