jeudi 18 juillet 2013

MAIS PAS PLUS



Une vie de réclusion volontaire, une vie de fuite intérieure, une vie en ermite, une vie passée à regarder par l’œilleton avant de décider de ne pas ouvrir la porte, une vie à laisser sonner le téléphone sans répondre jamais, une vie dominée par la misanthropie.
Toute une vie construite sur ce constat : je ne veux pas frayer avec tous ces connards. D'accord pour les observer de loin, pour en faire le sujet parfois de mes textes, d'accord pour partager avec eux la planète, mais pas plus. Tous ces gens que vous acceptez de côtoyer, à qui vous serrez la main, qui vous donnent parfois des ordres, qui viennent manger chez vous, vous filent des conseils, vous disent comment faire, tous ces gens que vous ne supportez pas et qui pourtant font autant partie de votre existence que votre meilleur ami ou que vos courbatures, tous ces gens qui grignotent votre âme comme une armée de termites, je ne les veux pas. Toute une vie sans patron envahissant, sans collègue mesquin, sans famille pourrie, sans voisin casse-couille, sans ami dont on ne sait pas comment s'en débarrasser, sans mariage qu'on passe sa vie à regretter, toute une vie sans autre lien que ceux qu'on a voulus, toute une vie entourée de l'amour de ceux qu'on a choisis, toute une vie baignée dans les affinités électives, toute une vie le ventre au chaud et sur le monde un œil tranquille.
Un vie de chat si on veut, ou bien d'enfant gâté, une vie d'homme libre, une vie d'honnête homme, une vie de peureux, une vie sans conflit, une vie sans courage, une vie sans embuche, une vie sans jouer le jeu, toute une vie passée à suivre ses propres règles, toute une vie passée des ciseaux à la main pour couper tous les fils qui doivent être coupés. Une vie sans éclat, sans complication. Toute une vie passée sans aucun compromis et planqué, bien planqué dans la pénombre du monde.

Christophe Siébert (collectif Konsstrukt)

LE CIEL S'EN FOUT



Marc Dorcel, Albert Camus, le divorce. Le ciel qui s'en fout, le soleil qui s'en fout, les gamins qui s'en foutent et se gueulent dessus pour une histoire de ballon. Brad Pitt, Zahia, comment maigrir sans difficulté. Sous ce soleil bleu été, les cavaliers de l'apocalypse. Le simulacre du monde. La vanité. Le ridicule. Marc Dorcel, Albert Camus, le divorce. Cahuzac, l'UMP, le Qatar. Une peau de cadavre enfilée sur notre peau. Une écorce pourrie. La vieille cosse laissée là d'un insecte périmé, dont on se pare sans raison. Un film étirable tendu entre le soleil et nous. Des petits sachets de congélation enveloppant chacun de nos neurones. Marc Dorcel, Albert Camus, le divorce. Des échardes impossibles à ôter. De toutes petites épingles enfoncées dans notre âme. Marc Dorcel, Albert Camus, le divorce. 85 recettes faciles, qu'est-ce qu'un vrai ami, Vincent Cassel. Leur ombre qui gâche le soleil et leur fadeur la bière. Jean Dujardin, Rachida Dati, faut-il être beau pour réussir. Tous les efforts à faire pour se tenir debout. Tout les efforts à faire pour simplement boire un demi en terrasse et se demander le nom des arbres et le temps qu'il fera demain. Tous les efforts à faire pour tenir à l'écart la magie noire. Le ciel qui s'en fout, le soleil qui s'en fout, les gamins qui s'en foutent, les coquelicots en retard ou bien qu'on a raté, les courbatures et la sueur, la fatigue et la faim, comme un antidote.

Christophe Siébert (du collectif Kronsstrukt)


EN ATTENDANT GOLDORAK



En attendant Goldorak, je décapsule une bière.
J’ai dix ans et j’en ai quarante. Je suis morte et je suis vivante.
À la télé, les publicités. De vieilles publicités. Je voyage dans le temps. L’alcool n’y est pour rien, au contraire. Elle m’aide plutôt à ne pas oublier l’ici, le maintenant, la migraine qui enfle et cette foutue nausée.
Dehors, les mômes crient. Ceux de mon âge. Ceux avec lesquels je ne joue pas, sauf parfois dans les caves de l’HLM, à graffiter des messages à la con sur les murs en béton. J’ai dix ans, bordel, je n’en sortirai jamais. J’ai peur. À cet âge-là, on a souvent peur sans trop savoir de quoi. Ensuite, il y a un moment où les choses basculent. On passe une frontière, on change de monde, on devient grand. Je n’ai jamais franchi la douane. Trop de bagages sans doute.
Le générique de Goldorak me pétille dans la gorge, saveur houblon, amer. Pas tout à fait le goût de la nostalgie.
Dehors les oiseaux gueulent. Je déteste la campagne. Pourtant, il paraît que c’est bien, que c’est apaisant. Mais c’est tellement de temps et d’espace et de silence à remplir. Avec quoi ?
Je suis ici et là-bas. Dans un aujourd’hui à la beauté frigide des clichés « House and Garden ». Dans un autrefois cabossé que je trimbale comme des gamelles accrochées au cul d’une bagnole. Je ferme les yeux. Je les ouvre. Me lève. Titube. Cherche les horaires de train et la télé serine, Goldorak, go ! Alors j’y vais.
Je m’en vais.
Il est peut-être temps de vivre, va savoir. Actarus m’attend quelque part. Dernière gorgée de bière, ambrée. Pas tout à fait la couleur de l’euphorie.

Marlene Tissot


UNE VIE ÉTERNELLE




Une vie toute entière à glisser dans la porte la carte magnétique et à mémoriser le numéro de la chambre, à s'asseoir sur le lit pour tester son confort, une vie toute entière à comparer cette salle de bain anonyme avec mille autres salles de bain anonymes, à regarder son reflet et à faire un effort pour se remémorer dans quel pays on est, dans quelle ville déjà ; une vie toute entière à marcher dans une travée de TGV et à lever les yeux vers le numéro des places, une vie à attendre le démarrage du train pour sortir les sandwiches, le Coca, le bouquin, une vie toute entière à poireauter dans le hall de départ, une vie à prévoir à la seconde près le moment où s'affichera le numéro du quai ; une vie toute entière sur le parking d'une gare routière, une vie toute entière sur une aire d'autoroute, une vie à choisir des sandwiches-club et à se dégourdir les jambes à trois heures du matin dans des odeurs d'essence, une vie à mater des visages qu'éclairent le bout rouge des clopes, une vie toute entière à somnoler le menton dans la main et à ouvrir les yeux dans des villes inconnues et à voir à travers son reflet une avenue déserte et la lueur orange de l'éclairage public ; une vie circulaire, une vie qui échappe à l'espace et au temps, une vie panoptique, une vie éternelle.

Christophe Siébert (Du collectif Konsstrukt)



HEUREUSEMENT QU'IL RESTE DE LA BIÈRE



La réalisation

L'illumination

Ne sont pas moi

Ne sont pas miennes

Ne sont pas à moi

Et ne s'appartiennent pas non plus

Heureusement qu'il reste

De la bière


Heptanes Fraxion

CODE COULEUR Extrait de : Les Girafons



(…) Mon cas est différent. Je vais bien. Une simple absence temporaire du monde me convient. Couper les ponts, comme on a trop coutume de le dire. Rien ne m'oblige, j'ai envie. C'est tout à fait différent. Je n’ y ai pas réfléchi plus que ça mais, comme ça, au sentiment, je m’octroie deux ou trois mois et fin du chapitre clinique des Mimosas.

Ici, il ne devrait pas y avoir de sanguinaires dans ces murs. Pas de Pierre Rivière. Pas de Roberto Succo. Eux , les défrayeurs de chroniques, ils ont dû se faire parqués ailleurs. Derrière des murs en falaises, surmontées de tessons anti-colère. Cachés dans des banlieues où les arbres ne servent plus guère qu’à pisser. Genre Drancy.

Drancy... De fil en aiguille, je pense aux fous et aux nazis. Ils les stockaient par couleurs ? Mais par quelle couleur distinguaient-ils leurs fous ?
Les nazis, des pragmatiques et des modernistes, avaient un code couleur pour leurs gazés. Le jaune et le rose, les plus connus, mais il avait aussi le rouge pour les cocos. Plus extraordinaire, il avaient choisi le violet pour les témoins de Jéhovah. Le violet pour Jehovah ? J'y aurais pas pensé personnellement. Le vert pour les criminels. Tiens donc ! Mais pourquoi le vert ? Vert pour les criminels... vert pour les criminels... vert pour les criminels. Non, j'vois vraiment pas. Ensuite, le noir pour les asociaux. Là, c'est pas joli joli d'avoir copié sur Louise Michèle. Le nazi n'était pas très fier, en fin de compte. Beaux uniformes, beaux Panzer, mais copier, c'est mochedingue ! Bref. Le marron pour les tziganes. La peau marron du tzigane ? C'est flou. Le bleu pour les émigrés. Datant de la révolution ? Les émigrés, avec leur sang bleu ? Non, là je fais avec mes références. Ici aussi, grand mystère.
Avoir un ami nazi. Sous la main. Auquel je pourrais téléphoner. Un bavard. Un omniscient de l'holocauste. Pourvu qu'il sache. Je brûlerai de lui poser toutes sortes de questions. Les Mimosas doivent avoir ça, internet. A Saint-Anne, il l'avait pas. Raison de sécurité. Comme en Chine.
J'y pense, si j'avais un nazi à portée, c'est fou le nombre de questions que j'aurais à lui poser en dehors de ce code couleur qui me turlupine. Par exemple, certaines questions ne sont jamais soulevées et manquent toujours aux reportages sur les peuplades : comment qu'on baise ailleurs ? Zéro confession et quant aux images, nib ! Ni sous la yourte ni dans les camps ? Ah des cérémonies de mariage, ça oui ! De trop même ! Mais de ça, je m'en fout. Moi, ça m'intéressait moi, c'est le commentquonbaise. Ici, là-bas, hier.
« Hé, mon Obersturmführer, comment c'était à Bergen-belsen ? Allez Werther, raconte à Denis ta jeunesse ! Sois pas timide mein Gott ! Fais pas ta salope d'Alzheimer avec moi, bitte ! Réfléchis, gratte dans tes vieux souvenirs préférés. Réponds-moi Werther... Schnell ! Sofort !! Y avait pas une ethnie d'élite pour la sodaltesque ? Hein, dis-moi ? Un race élue pour la bagatelle ? Et les maboules, ils y étaient, eux aussi, les maboules de vos fêtes ? De leur couleur, tu te souviens pas ?! Mais si, Werther, la couleur des folles avec lesquelles vous faisiez les tournantes, t'as pas pu oublié ça tout de même ! Et les mongoliennes qui souriaient sans rien comprendre ? Si, rappelles-toi, celles qui vous suçaient à la chaîne. Non plus ? Les Werther, c'est une race de vivants taiseux. Ou de morts.
Ah la la, sans un bon copain nazi, tout reste obscur, de seconde main... On a juste une vague idée de la Nacht mais pour ce qui est du Nebel, macache ! Il reste un damné foutu brouillard qui ne se dissipe jamais. Sans nazi, je suis bien obligé de me débrouiller. Je me fais l'effet d'être un mixe de François Furet et Mac Giver.
J'imagine que, selon les cas, une palette de couleurs devait s’avérer indispensable. Si vous étiez asocial, criminel, pédé et né Français, Jean Genet pour le citer, le col de son gentil pyjamas rayé devait s'affubler de vert, de noir, du rose évidement, suivi de la lettre « F ».

Si le cas Genet semble limpide, rose et noir, reste la question pour laquelle je n’ai aucune réponse, quelle couleur pour les maboules ? Pas de couleur ? On sait très bien que cela se voit pas d'emblée. Alors ? Il a bien fallu une putain de couleur pour se les reconnaître, les timbrés de 1943. Je cherche une couleur plausible pour ces gazés tandis que je pousse la porte du hall des Mimosas. Je l'ai sur le bout de la langue. C'est rageant.

Bardât léger mais barre dans le front, j'entre. (…)

A. Coï

mercredi 17 juillet 2013

TANT DE TANT



Tant de nourritures qui ne rassasient pas
Tant de phrases qui ne disent rien
Tant d’escaliers qui ne montent nulle part
Tant de lumières qui n’éclairent rien
Tant de voitures qui ne roulent pas
Tant d’yeux qui ne voient pas
Tant de magies sans charmes
Tant de braseros qui ne réchauffent pas
Tant de pensées sans opinion
Tant de portes qui ne s’ouvrent pas
Tant de fenêtres aveugles
Tant de gouvernails sans direction
Tant de musiques sans tempo
Tant d'oreilles qui n'entendent rien
Tant de chambres sans rideaux
Tant de mains qui n’atteignent rien
Tant de fleurs sans éclat
Tant de connaissance sans conscience
Tant de stylos qui n’écrivent rien
Tant de philosophes qui ne raisonnent pas
Tant de héros ordinaires
Tant de gagnants sans victoires
Tant de lignes droites qui allongent les chemins
Tant de rentrées sans débouchés
Tant de sorties vers des impasses
Tant de pas paralysés
Tant de profils sans personnalité
Tant de magasins vides
Tant de restes qui explosent
Tant de sommeils qui n’effacent pas la fatigue
Tant de gouvernants qui ne maîtrisent rien
Tant de chaussures et des pieds écorchés
Tant d’efforts qui ne produisent rien
Tant de gens sans visage
Tant d’images qui n’affichent rien
Tant de maisons inhabitées
Tant de vitesse sans but
Tant de films qui ne projettent rien
Tant de guerres sans paix
Tant de biens qui font du mal
Tant de sang sans vie
Tant de tableaux qui n’expriment rien
Tant de forêts déboisées
Tant de pouvoirs qui dépossèdent
Tant de tragédies sans responsables
Tant de sérieux qui ne proposent rien
Tant de bouches qui n’embrassent pas
Tant de joies sans plaisir
Tant de sourires qui ennuient
Tant de réalités fabriquées
Tant de vides qui emmurent
Tant de vêtements qui n’habillent pas
Tant d’informations qui n’apprennent rien
Tans de boissons qui ne désaltèrent pas
Tant de beautés sans profondeur
Tant de chaises vides
Tant de fêtes maussades
Tant de sociétés de solitude
Tant de forces impuissantes
Tant de grillages qui ne protègent de rien
Tant de livres fermés
Tant d’ordinateurs qui ne communiquent pas
Tans de haines sans passion
Tant de routes qui ne mènent nulle part
Tant de silences tumultueux
Tant de sang sans chaleur
Tant de coeurs qui ne battent pas
Tant de corps immobiles
Tant de bateaux sans océans
Tans de libertés enfermées
Tant de naturels superficiels
Tant de riens qui font un tout
Tant de feux qui n’embrasent rien
Tant de vérités qui mentent
Tant de droits qui n’autorisent à rien
Tant de sonneries inaudibles
Tant d’argent qui ne rapporte rien
Tant de cris étouffés
Tant de temps sans saisons
Tant d’assiettes vides
Tant de soleils glacials
Tant de
Tant de
Tant de
Tant de morts toujours en vie
Tant de
Tant de
Tant de
Tant de
Tant de
Tant de
Tant de nuits illuminées

Chris Bregaint