mercredi 17 juillet 2013

L'URBANISTE PSYCHORIGIDE et sa ville mortifère



Psychorigide, l’urbaniste Le Corbusier rédige en 1933 la charte d’Athènes afin de tuer le désordre et la confusion des centre-villes par une réorientation autour de quatre fonctions: habiter, travailler, se divertir et circuler. Cette division de la ville permet un rendement maximal de chaque zone. La fonction circulation fait le trait d’union avec les trois autres sans les perturber. Goûtant peu la théorie du chaos, Il Maestro lui oppose un cartésianisme des familles, de bon aloi dans le domaine de la pensée, moins dans celui de l’espace. En émerge une ville fonctionnelle aux ordres des logiques économiques du taylorisme, du fordisme et du welfare state. Cette première vendetta va créer un système rationaliste, imperméable et mortifère ! La seconde est d’ordre pratique. Depuis la première révolution industrielle, le capitalisme s’appuie sur la vitesse pour asseoir sa suprématie spatiale et conquérir de nouveaux espaces. La collusion entre vitesse et capitalisme est ontologique. L’accroissement brutal et spectaculaire des infrastructures routières et ferroviaires de l’après Seconde guerre mondiale accélère la vitesse des déplacements, permettant une compression du temps et un rétrécissement de l’espace. Cela entraîne une ventilation / dispersion de la ville dans laquelle les forces du marché vont s’engouffrer pour camper le rôle de matador.

Auteur inconnu


mardi 16 juillet 2013

NÉRON AVACHI



Etudier le monde qui s'écroule et se réjouir. Quelque chose dans l'air et dans certains regards, des signes et dans les rues comme une odeur de plastique cramé et d'apocalypse, vous sentez pas ? C'est un peu plus fort chaque jour et nous sommes de sacrés privilégiés d'assister à ce truc, la dernière fois qu'un monde a sombré c'était y a quinze siècles.
Se laisser porter par cette ambiance de haine, cet arrière-plan de rancœur, observer ses poils qui se dressent, l'électricité, la tension qui cherche la note juste, se laisser séduire, apprendre à reconnaître l'odeur de la colère et celle de la trouille.
Apprendre la méfiance en marchant dans les rues, en montant dans le bus, apprendre la méfiance à minuit dans les gares, apprendre à se tenir à carreaux et à baisser les yeux, apprendre l'égoïsme et la lâcheté, se découvrir doué pour ça.
Comprendre au fond de soi que cette fin du monde est une bonne chose, piger intuitivement qu'on fait partie de l'ancien monde, de ce qui doit être détruit, piger intuitivement que la force de vie bouillonne chez les barbares, que le sens de l'histoire est dans leur nihilisme, comprendre au fond de soi qu'être périmé dans un monde périmé n'est pas bien grave. Profiter du spectacle. Des flammes à sa fenêtre. Jouir du sang dans les rue. Anticiper le jour où le sien coulera. Se prendre pour Néron. Mais un Néron moderne, un Néron mou et pâle, un Néron avachi qui lit les faits-divers, un Néron un peu rance qui lit Télérama.

Christophe Siébert (Du collectif Konsstrukt)


DEVENIR UN FANTÔME



Quand tu prends conscience que les océans sont des flaques. Quand cette idée te frappe, qu'il suffit d'une grosse enjambée pour être à New York ou bien en Australie. Quand tu prends conscience comme c'est facile de tout abandonner. Tu laisses derrière toi ton travail, ta maison, la femme que tu aimes, tes amis, ta famille, tout. Tu laisses derrière toi toute ta vie. Ca c'est pas difficile. Il suffit de remplir un sac avec trois bouquins et des chaussettes propres. Il suffit de partir, d'aller mourir ailleurs au lieu de s'ennuyer ici.
Le bonheur est une domestication, sa quête te transforme en clébard cherchant le plus beau collier, en clébard qui regarde le soleil par la fenêtre en attendant l'heure de la promenade et celle de la bouffe.
Le bonheur est un avilissement. Il dévore ton âme. Il fait de toi l’eunuque du harem.
Pourquoi ne pas renoncer une bonne fois pour toute à la possibilité de construire son bonheur comme on fabriquerait briquette après briquette sa petite maison, et prendre le train avec la même détermination qu'on aurait eu à se jeter dessous. Prendre le train pour ne jamais revenir. Prendre le train pour n'aller nulle part. Bouffer les kilomètres, renoncer au repos, s'arracher à la terre, devenir un fantôme, ne pas être un cadavre.

Christophe Siébert (Collectif Konsstrukt)


lundi 15 juillet 2013

RED FLAG, sérigraphie de Judy Chicago




Sur ce cliché retravaillé par ses soins, Judy Chicago dévoile au grand jour un moment de l’intimité des femmes. Il s’agit effectivement d’un tampon hygiénique, totalement imbibé de son sang menstruel, que l’artiste extrait de son bas-ventre et exhibe « fièrement » via un cadrage serré de son entrejambe. A travers cette image, c’est le tabou de la respectabilité et de la pureté des femmes que Judy Chicago réduit à néant : « Ces femmes, celles-là même qui vous servent à manger et repassent vos chemises, Messieurs, sont également des êtres aux pulsions et aux existences animales…« , semble-t-elle y exprimer ironiquement. Notons le choix du titre assigné à cette oeuvre, qui n’est pas lui non plus dépourvu de cynisme : « Red Flag », ou « Drapeau rouge » en français…

La cartographie du désespoir


Il y a longtemps que l’on s’adapte au climat en suant la peur. Il y a longtemps que l’on a mis fin à la fête

à quoi bon

il n’y a pas de période idéale dans le circuit au final on avance toujours à clochepied toujours dans une mauvaise passe

c’est ainsi

entre la chaise et le clavier entre le marteau et l’enclume il y a des ombres ordinaires dans leur existence ordinaire qui écoutent des paroles apaisantes et subissent un quotidien violent,

mentent-elles ces années qui s'effacent devant les yeux des aliénés qui s'enlacent

au bord de l'asphyxie à leur disparation

la cartographie du désespoir s'est imprimé sur la table du salon

à postériori il n'y aura pas de sauveur suprême ni d'homme providentiel

autant déchirer sa carte d'électeur et les livres sacrés

déjà demain aujourd'hui est à peine mort et bouge encore et le rapport de force n'est toujours pas en notre faveur

rock and roll
la saison est sèche
il n'y a que des sens uniques
dans la pensée


Chris Bregaint






mercredi 10 juillet 2013

Lignes de fuite, Stadtluft macht frei


Les bières ne moussent plus, les serveurs maugréent. Sous les bannes des bars, la nuit s'est réfugiée, rongée par le jour qui se déverse à grands flots acides. Les derniers fêtards se lèvent en titubant, avançant dans le vertige d'un ciel comme une claque : noir turquoise. Le temps recommence, bientôt, le corps ira s'encorseter, se répartir (la tâche), s'organiser. Jetez-le quelques heures sur un lit, amas mou, masse informe ; nettoyez-le – douche froide, durcissement des membres ; signez-le enfin – fards, costard, rasoir - qu'il reparte à la production.
Mais pour l'heure, le ciel est encore profond et les éboueurs s'étirent avant d'enfiler leurs uniformes. Les pavés brillent de tous les liquides échappés de la nuit : pisse, crachats, vomissures, saignées, alcools, sécrétions sans fin, suppurations de la vie.
Quand la ville bascule dans la nuit (...), [tout] est à reprendre, à redistribuer : le nocturne s'en mêle, eh bien oui, il faut inventer. Et plus difficile encore, inventer ce qui est. La nuit se peuple alors de loups-garous, animaux jaillissant des terriers creusés sous le béton et les parallélépipèdes : souris chauves, chats chassant, peurs patentes, désirs étalés et détalés.
Dans la chaleur de ses antres, utérus spongieux où branler ses certitudes et toutes les vérités – et qu'elles crachent leur venin, qu'elles brûlent en enfer ! - le monde est fait et défait, la parole inventée, frottée amoureusement contre les peaux des autres ou, au contraire, plantée dans leurs chairs. D'incessants flux de possibles tissent l'obscurité de chansons, dressent des barricades ou entraînent les corps qui se cherchent - chaleur des épaules, des bras, des cuisses - dans un tourbillon : bouillon de culture, mélangeur d'essences et de sens. Les rythmes battent le trottoir et les bars, emportant dans leur transe les têtes coiffées de sauvages mêlées. Sur les lèvres, un goût de puissance. Dans les yeux, du feu.
Et peut-être bien aussi, que les danses urbaines des traîneurs de savates nocturnes gardent une partie non négligeable de cette vérité oubliée : l'illusion.
Petit à petit, l'aube au bleu profond, aux chants d'oiseaux mystérieux, l'aube s'évanouit et affadit la nuit. Le jour arrive, qui aplatit la ville picorée de pigeons. Il est l'heure d'aller chercher ailleurs les tripes et les boyaux, les égouts par lesquels s'enfuir, une fois de plus. Traîner un corps, un regard lourds et neufs. Tracer des chemins sous la pluie battante, hors des boulevards battus.
Souvent, au petit matin, le sol est jonché de mille flaques d'eau, comme si le miroir tendu au ciel venait de se briser en mille morceaux. Mille cailloux qui mènent au fleuve, à ses eaux et à leur charroi de péniches et d'hommes. Ses eaux dignes, drapées dans leurs quais de pierre bleue ou sable ; le fleuve qui se la coule douce et que les édiles croient dompté, sa gueule d'écume mâchouillant, docile, le mors des écluses ; bitumés, ses bras ; allongé sous les cerceaux des ponts tel Gulliver, dans une camisole de digues. Le fleuve négligé, méprisé, insulté, dans lequel leurs usines crachent à gros bouillons bilieux.
Pourtant, lui aussi offre, à qui l'aime-le-suive, des odeurs de boucane et d'algues féroces, des ciels changeants chatoyant de soleils, des envols de mouette, et de blanches marquises d'où barrer les horizons. En amont, ses berges se couvrent de fleurs et de tilleuls ; en aval, de ciment et de bittes.
Et puis, les usines, châteaux de rouille et de fumées, de flammes et de sueur et de pleurs et de luttes et de putes le long de ses ruelles assombries de crasse. Caprices de Barbes-Bleues chaussés de bottes de sept lieues et partis voir ailleurs si nous n'y sommes pas.
Un jour, il faudra les reprendre aux maîtres qui leur tournèrent le dos et leur chièrent dessus. Sinon, le fleuve s'en chargera, comme des terrils se chargèrent les rhizomes plantés par les anciens esclaves des mines, Flamands venus du Nord, du Sud les Italiens, Marocains ou Asturiens, coke en stock. Advenus Wallons, encaissés dans ces vallées à présent ébouriffées de collines dont la terre - déchets noirs, poussière de charbon - couve, encore et toujours, des feux follets.
Il est arrivé que parfois ces cratères se réveillent, grondent ; les rues se dépavaient, les vitres sans tain volaient en éclats et, des casernes, sortaient les autopompes, les bottes et les sirènes. Souvenirs, memories enfouis dans les cimetières qui surplombent la ville, avec les armes des résistants de la IIe guerre. Plus personne ne sait où sont enterrés les fusils et les grenades. Rouillés, eux aussi, comme les cervelles. Comme les usines. Comme l'espoir. Réseaux taris quand mourut le dernier d'entre eux, trouduc', pas foutu de transmettre.
Alors, lorsque la nuit s'empare de la ville, sous le béton et les parallélépipèdes, des animaux creusent des terriers, des milliers de tunnels pour miner le terrain d'idées larvées et de folles paroles car créer, c'est résister.

Nadine Janssens
Auteur d'Histoires Marmonnées paru en 2013 aux éditions Lunatique


mardi 9 juillet 2013

São Paulo que j’ai oublié



Je me revois dans cette immense mégapole qu’est São Paulo, au volant de sa petite clio toute neuve couleur métallisée. C’était ma dernière journée avec elle, je ne connaissais pas la route, obéissais à ses ordres, à gauche, à droite, au prochain feu deuxième à droite. Comme sa voiture n’était pas blindée, il fallait que j’aie le réflexe de ne pas m’arrêter aux feux tricolores, même s’ils passaient au rouge, au risque d’être braqué par des adolescents, m’avait-elle prévenu, qu’on voyait effectivement errer en groupes, dépenaillés, des sacs plastique à la main sur les trottoirs de la ville. Je ne sais plus pourquoi j’avais voulu prendre le volant ce jour-là. C’était elle la Brésilienne et elle connaissait bien São Paulo : elle habitait à Campinas - une petite ville à quelques kilomètres au nord est où elle y avait son cabinet d’ORL -, et faisait la route une fois par semaine afin de se rendre à sa clinique pour retirer exclusivement les végétations ou les amygdales à des enfants trop souvent malades, ou opérer des adultes souffrant de polyposes naso-sinusiennes. Je n’étais que son amant, venu spécialement la voir pendant mes vacances, du fin fond de ma campagne française. Je crois qu’en réalité j’avais tenu à la remplacer pour savoir ce que c’était que de conduire dans une aussi grande ville. Elle, mon initiative l’avait probablement soulagée : nous avions passé plus de quinze jours à longer la côte brésilienne, au nord de São Paulo, en passant par Linhares jusqu’à Ilhéus. Elle était restée aux commandes du début à la fin de mon séjour tout en me commentant avec tendresse, dans un français impeccable – qu’elle avait appris à l’alliance française –, les paysages et les villes que nous parcourions hors du temps. Elle voulait me rendre la pareille : je l’avais reçue chez moi comme une princesse pendant plusieurs mois l’année d’avant, au début de notre idylle. Je lui avais fait visiter le grand ouest français à bord, moi aussi, de ma clio de l’époque, mais vieille et blanche elle. Je conduisais donc dans cette immense ville en pleine journée la tête ailleurs pensant vaguement à l’heure de mon rendez-vous à l’aéroport de Guarulhos. Un nombre impressionnant d’hélicoptères sillonnaient le ciel pauliste. Je trouvais ce ballet aérien inquiétant, j’étais de plus en plus tiraillé et confus. Maria m’expliquait que certains jours São Paulo connaissait les quatre saisons en l’espace de vingt quatre heures. Et j’avais encore en mémoire les images d’une œuvre, d’un artiste brésilien dont j’ai oublié le nom, que nous avions vue ensemble deux jours auparavant au musée d’art contemporain de Niterói, dans l’état de Rio de Janeiro. Elle représentait une trentaine de statuettes blanches de bouddha - sculptées dans du polyester ; toutes identiques - bien dodus flottant paisiblement à la surface d’un gigantesque plan d’eau. Les motels luxueux où nous avions passé plusieurs nuits ensemble à Rio contrastaient avec les favelas sur la colline. Le soleil de la ville m’éblouissait à travers les vitres de la clio. Heureusement les cuisses de Maria assise juste à mes côtés m’empêchaient de fermer complètement les yeux. J’avais honte de moi-même. Je n’arrivais plus à parler. D’autres images défilaient dans ma tête tout en roulant en direction de l’aéroport pendant que Vinícius de Moraes chantait dans la voiture des chansons que je ne comprenais pas mais que Maria connaissait par cœur. Après le dernier morceau, elle s’est tue elle aussi, mais pour une autre raison. Trois heures plus tard, elle retrouverait sa maison à Campinas - gardée jour et nuit par des vigiles privés -, son confort ostentatoire, son quotidien trépidant et stressant, sa comédie bien huilée avec son vieux mari médecin comme elle. São Paulo avait été cette ville brumeuse survolée du haut de mon nuage de prince dont l’amour fugace et contrarié m’avait empêché de voir clairement les formes et les contrastes. Je savais déjà que j’aurais été incapable de décrire de manière objective cette dernière ville brésilienne – et toutes les autres - à mon retour en France, sinon en l’associant au souvenir de Maria que je voulais oublier.

Thierry Radière